Voyager de façon responsable et durable

Le vent

Tempête de neige et bourrasques de vent sur le bord d'une falaise de grès rouge, phare du Cap Alright

Les Micmacs nommaient l'archipel des Îles de la Madeleine « Menagoesenog », mot qui signifie « îles balayées par la vague ». Et, qui dit vagues, dit forcément vent. Sur l'archipel, impossible d'y échapper, le vent souffle en permanence. Qu'il se manifeste en une petite brise ou en un vent à t'arracher la peau, il est bien là, fidèle, assidu, omniprésent, glorieux.

Aux Îles, les journées sans vent sont rarissimes. Lorsque ça arrive, on a droit à un moment suspendu, une parenthèse, une brèche dans le flot de la temporalité. Entendez-moi bien, je ne parle pas de journées où aucun souffle ne caresse mon visage, je parle d'une journée où les foins de dune s'abstiennent de danser sur les buttereaux, une journée où les cerfs-volants ne distinguent plus l'horizon au loin, une journée où, au large, aucun mouton ne saute les vagues.

Imaginons pour un instant les Îles sans vent : plus de cheveux ébouriffés qui virevoltent dans tous les sens, pas d'yeux qui se plissent pour éviter le sable, la neige ou la pluie de se glisser sous les paupières, plus de froid se trouvant un chemin sous nos vêtements. Tout à coup, les portières de voitures cesseraient de se refermer toutes seules lorsqu'il vente du bon côté. Nos maisons ne trembleraient plus lors des tempêtes d'automne et on pourrait remettre les pentures de nos portes du bon bord, comme sur le continent, sans crainte de briser les murs intérieurs et, plus besoin de sangle pour les retenir de s'éclater sur les bardeaux de cèdres. Selon la direction du vent, inspirer ou expirer ne demanderait plus aucun effort. Aux jours de pluies, verrions-nous tout à coup des parapluies colorer les cantons et les villages, sachant qu'aucun ne résiste bien longtemps au vent des Îles ?

Notre corps perdrait-il ses repères ? Le sifflement du vent dans nos fenêtres viendrait-il à nous manquer ? Nos vêtements ne valseraient-ils plus sur nos cordes à linge ? Notre paysage changerait-il ? Les arbres rabougris pousseraient-ils plus haut ? Parlerions-nous tant d'érosion des berges ?

Habiter les Îles — ou même n'y séjourner que quelques jours —, c'est apprendre à l'aimer ce vent, à jouer avec lui, à devoir s'acclimater de sa présence.

Il y a quelques années, sur le bord de la côte à Gros-Cap, à Cap-aux-Meules, j'ai rencontré une femme d'origine mexicaine. Elle me racontait devoir s'habituer au vent, car il lui causait d'importants étourdissements. Comme si tout à coup un corps étranger c'était immiscé en elle qu'il fallait qu'elle l'expulse à tout prix. J'avais peine à croire que son corps ait besoin de temps pour s'acclimater à ces sensations nouvelles, provoquées par celui qui, sans ailes, voltige. C'est alors que j'ai compris que vivre ici, c'est avoir su inconsciemment assimiler le souffle du vent jusque dans notre chair.

On dit que la mer coule dans nos veines. Et moi, Madelinot de plusieurs générations, pourtant malade sur l'eau, j'oserais affirmer que c'est plutôt le vent qui souffle dans nos veines.

 

 

Par François Miousse

Agent de mobilisation et médiateur culturel en environnement à Attention FragÎles depuis 2022, je développe des projets artistiques favorisant la protection des milieux naturels des Îles-de-la-Madeleine. J'ai une pratique artistique en musique et en arts visuels et je découvre l'écriture poétique, en dialogue avec le territoire et le vivant.

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