Voyager de façon responsable et durable

Embrasser l'insularité

Les Îles de la Madeleine en hiver

Le nouveau jour déroule une première clarté; la nuit s'écarte et s'émiette, en sourdine. Un autre matin où je suis seule en piste. C'est une avenue qui me plaît. Encore un jour où je m'égare. Encore un jour pour jouer. La nature est tellement prodigue! Et moi qui me balade avec tous mes espaces à combler. Je les additionne, ces matins. Ces ponceaux qui relient toute ma vie à cette fragile terre. Infime terre.

Ici, la limaille des falaises pave mes rues. Les monuments, par les dunes qui les sèment, troquent le béton contre les ouvrages éphémères sans cesse malaxés par la langue des vagues. Les berges, piquées de sédiments et de végétaux, sont parfois bien plus frêles qu'elles ne le laissent paraître et pourtant, j'y vois au-delà, presque une éternité. Je ne me suis jamais sentie si animée que sur ce modèle réduit de continent. J'en suis convaincue. J'en suis éperdue. Je nous cale dans cette insularité, moi et mes grandes introspections, en toute paix, l'oeil encré sur l'horizon. Je m'y blottis, j'y tempère mes bouleversements lorsque dans le vent, je crie. Je n'ai crainte d'être avalée par le bruit des machines ou le tumulte incessant d'une foule en ébullition. Parfois, je laisse mon dos s'appuyer contre la pointe d'une rafale et j'imagine. Qu'il n'y a pas âme qui vive sauf la mienne. Les errantes se croisant seulement d'un regard aléatoire, souvent lunaire. Un sentiment d'exclusivité m'habite alors. L'insularité laisse sur moi ce film, comme une seconde peau. Sur elle je me penche comme au-dessus d'un puits à souhait et j'en fais ma fortune. Toutes les piécettes lancées là, par la bouche ouverte, se sont retrouvées, l'une après l'autre, redistribuées en marque-page sur la courbe de ma croissance.

À cette heure où les étourneaux se rassemblent déjà par centaines sur les pelouses, je marche et je rêvasse, mon esprit cherchant quelques rimettes, quelques galets jolis, n'importe quelle odeur qui me fera sourire. Celle du mélilot, de la fumée, des aiguilles de genévrier, d'une poussière sablonneuse charriant des parfums d'algues cuites au soleil. Le complexe bouquet des sous-bois. Un souffle résineux, aigre, mentholé.

Les images, les lumières, sont des aquarelles, des découpes de matériel brossé que l'on porte à la boutonnière. Elles sont sans rudesse, sans angle carré. Elles sont disponibles. À ceux qui savent regarder, aux familiers, aux apprentis, aux petites boutures qui seront portées une première fois au sein de la grande berceuse. Je me rapporte à elles, à ces images, à ces lumières, à ces profils imprenables. Je me perche. J'aimerais saisir le temps, réserver les magies qui autrement s'émoussent au fil du temps.

Passent les foudres et les tourments, s'enchaînent les longues traversées, forcément. En eau claire, en eau trouble, en eau libre. Si j'ai à faire, à porter un grand coup de brasse, à tendre la main vers les étoiles, à m'accouder à tes rambardes, je sais que tu m'attraperas. Si au contraire je ne sais que rire et sauter, c'est encore dans tes bras que je souhaite rester. 

Par Monalie Lapierre

Native des Îles, Monalie a grandi en territoire madelinot. Insatiable de verdure, de fleurs sauvages, de cueillette, de cuisine, elle aime écrire; jouer avec les lettres et les mots. Lire ses aventures, c'est un peu comme prendre une bonne bouffée d'air frais.

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